Élan d'errance, 2024, s'inscrit dans le projet au long-cours : "Ce qui nous travaille", entre photographie et sciences humaines, depuis 2023

Une série réalisée en 2024, dans le cadre d’une résidence-mission mise en œuvre par Diaphane, pôle photographique en Hauts-de-France, avec le concours de la Communauté de communes de la Plaine d’Estrées et de la Direction régionale des affaires culturelles Hauts-de-France.

Élan d'errance
est édité chez Diaphane éditions dans la collection " Carnet de photographe en résidence", à découvrir ici.

Série de 40 photographies


"Élan d'errance" est le troisième chapitre d'un projet au long cours, entre art et sciences humaines : "Ce qui nous travaille". Il nous questionne sur ce qui nous travaille intérieurement par le biais d'un sujet qui nous est commun : le travail.

Quel est votre rapport intime au travail ? À partir de quel moment considérez-vous travailler ? Où se situe votre engagement ? Est-ce que la mémoire familiale et mémoire du territoire ont un impact sur notre rapport intime au travail ? Qu'est-ce qui se joue intérieurement lors de vos trajets quotidiens pour aller vers ou revenir d'une activité de travail ? (Se) révéler nos capacités de création et de transformation face à un problème dans l'activité de travail.

Ce projet se déploie au fil des résidences et en collaboration, depuis 2023, avec les chercheuses Anne Bationo-Tillon, professeure d’ergonomie, Haute Ecole Pédagogique, Lausanne (Suisse), Muriel Prévot- Carpentier, maîtresse de conférences en ergonomie, Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis (France).


Élan d’errance,
texte de Marielsa Niels

L’autoroute a dessiné mon chemin, six heures durant, jusqu’en Plaine d’Estrées. Ce trajet est devenu une habitude. Au fil du parcours, je ressens une bulle confortable et protégée, un espace à soi, une transition me préparant à une période de création.

Nous sommes en janvier, la neige tombe à gros flocons dans les paysages gris que je découvre, j’erre en éveil et poursuis sur une petite route laissant apparaître à quelques centaines de mètres des pylônes électriques, de longs champs plats, l’autoroute au fond, et le train qui traverse.
Le silence feutré de la voiture est rompu à l’ouverture de la fenêtre par le bruit incessant des déplacements. Cet espace semble traversé de part en part.

A toutes les saisons je découvre ce territoire, m’enfermant sur les lignes de sa carte géographique et dérivant à l’intérieur à pied, à vélo, en train, en bus. Entre émancipation et contrainte, j’apprends à le regarder et collecte des photographies, dépassant les clichés de mes premières découvertes. Sans cesse je ressens le mouvement et ces paysages tangibles deviennent des sensations réflexives.

Au café, en soirée, dans la rue, je rencontre des habitant•es, des travailleur•euses et je les interroge sur leur notion du “travail”, plus spécifiquement sur ce qui se joue intérieurement lors de leur trajets habituels.
Nous entrons ensemble dans une dynamique “dialogique” : de nos tête-à-tête se dévoilent des fragments de mots, des paroles auxquelles je réponds par la photographie et sa mise en forme (perçage, broderie, matières des sols que l’on foule, etc).
Nous devenons ensemble une constellation de rencontres, invoquant l’apaisement, la transformation, la connexion, la pensée, … révélant ainsi des dynamiques invisibles qui tissent les liens entre territoire et “travail”.

Merci aux participants pour leur performance et leur soutien au projet : Anne, Bertrand A., Edouard, Hervé, Inès, Jean-Marie, Landry, Louise, Ludo, Marie, Marion Weber-Massenat, Nicole, Ninipol , R. Aueto, Virginie et Virginie.

Marielsa Niels


Élan d'errance par Anne Bationo-Tillon, chercheuse en ergonomie, professeure ordinaire à la Haute École pédagogique et Muriel Prévot-Carpentier, chercheuse en ergonomie, maîtresse de conférences à l’Université Paris 8.

Marielsa Niels traque la question du rapport intime au travail à travers une enquête-création au long cours auprès d’habitants et d’habitantes d’une diversité de lieux sur le territoire de la Plaine d’Estrées.

Sa démarche déplace le déplacement. Elle consiste à s’imprégner des lieux pour inventer un protocole d’enquête-création chaque fois singulier. Pour créer cette série, Marielsa Niels a rencontré, dialogué et portraituré des travailleurs et travailleuses en mouvement sur leur territoire. Il en résulte des photographies qu’elle continue de façonner, en les immergeant dans la terre des lieux arpentés, en les imbibant de l'eau des flaques croisées, en les enduisant d’une légère couche de sable volant au gré du vent de la plaine. Sur ce territoire-là, c’est un désir d’errance qui a surgi chez Marielsa Niels, comme une ruse pour aller débusquer ce qui se tisse, dans l’intimité de notre rapport au travail, au gré de nos déplacements, dans ces espaces flottants volés au temps de travail rémunéré ou domestique.

Si l’élan d’errance de Marielsa Niels prend appui sur sa pratique photographique, il s’ouvre à la multiplicité des expériences vécues des personnes rencontrées sur ce territoire. Cette série d’images se présente comme des miroirs-fenêtres sensibles qui invitent les regardeur•euses à rejoindre l’espace flottant de la réflexivité pour interroger son propre rapport aux trajets quotidiens, ces interstices que chacun•e habite à sa manière. La prunelle s’étire par les perspectives du territoire proposées. Les fragments de dialogues avec les habitant•es-travailleur•euses résonnent de l’oreille jusqu’en soi : être attentif au présent du déplacement, changer de monde, relativiser durant le trajet, conférer de l’ordre à ses idées, réguler son stress, s’ancrer par l’apaisement de faire partie du paysage connu, reconnu, retraversé sans cesse, parvenir à prendre des décisions, laisser se développer l’arborescence d’idées ou de problèmes pour mieux trier et ordonner leurs ramifications, se transformer d’un lieu à l’autre, se sentir libre… de qui ? De quoi ?

Ici, l’errance est entendue et scrutée comme trait d’union entre le lieu de travail et le domicile, temps et lieu de lâcher prise ou de repos, ou encore occasion de rétrospection hors des sentiers battus de l’activité de travail. Qu’est ce qui surgit chez une personne engagée dans l’entrelacs de ses mondes professionnels et personnels ? Comment ces mondes se mêlent-ils, s’enchevêtrent-ils? Qu’est ce qui émerge de la percolation des mondes? Certain•es habitent cet espace intermédiaire, à l’écoute de ce qui se délie, se déploie. Bruissements des métamorphoses. Pour d’autres, prendre soin de ces temps de déplacement, c’est se relier à son corps sensible, à ce qui compte, pour renouer avec une forme de lucidité, pour délibérer avec soi-même, pour se libérer. De quelles obligations ? De quelles entraves ?

Serait-ce aussi dans ces rares espaces de tranquillité que se construisent nos chemins de vie, que se mettent en rapport des parties de nous habituellement segmentées, assignées à des périmètres bien délimités, que s’élabore silencieusement le sens du travail ? Le sens du soi ?

Elans d’errances, élan de l’activité… Envol d’errances.

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